Quelques observations de rusticité
relatives aux agrumes

Auteur : François Drouet
 

  

Article publié en 2006
Crédit photographies : François Drouet
Tous droits réservés
 

Le jardin botanique consacré aux fruitiers rares que j'ai établi sur le littoral méditerranéen, dans la région de Toulon, comprend trois parcelles d'agrumes.

L'une avec différentes espèces et variétés d'agrumes résistant au froid (Poncirus trifoliata : espèce type, variétés et hybrides ; Citrus x junos ou Yuzu ; Citrus inchangensis etc.). Une autre héberge une collection de cultivars de Citrus unshiu Marcow. (mandarinier Satsuma ou mandarinier japonais). La troisième est plantée de quelques agrumes classiques qui me tiennent à coeur. Certains, comme le Bigaradier (Citrus aurantium L.) ou le Kumquat (représenté chez moi par cinq espèces Fortunella margarita, Fortunella japonica etc.) présentent une résistance au froid supérieure à -7°C, d'autres tels le Cédrat (Citrus medica L.) ou le Citronnier (Citrus limon (L.) Burm.) ont une faible résistance au froid.

Ces parcelles sont situées dans une vaste plaine exposée plein sud et sont délimitées par des haies d'Elaeagnus x ebbingei denses et hautes de 2,5 m à 3 m car non taillées en hauteur. Ces haies offrent aux agrumes une protection relative contre le mistral qui peut souffler violemment, y compris l'hiver. Le mistral est parfois actif la nuit, aux heures où les températures sont les plus basses, ce qui renforce l'acuité du froid.

Mon terrain est situé en zone climatique USDA 9a. Les températures hivernales minimales atteignent parfois -7°C (tous les trois ans, de façon brève sous la forme de pointes de froid en fin de nuit). 

De ce fait, je ne dispose pas d'observations personnelles de rusticité à des températures hivernales très basses, à l'exception de rares attaques exceptionnelles de froid. Mais je peux rapporter quelques observations de rusticité à des températures inférieures à celles de ma zone climatique, émanant de tiers dignes de foi.

 

CITRUS MEDICA 'DE CORSE' (CEDRATIER DE CORSE)

 

Dans de nombreux ouvrages, le cédratier (Citrus medica L.) est présenté comme le plus gélif des agrumes cultivés en France métropolitaine, étant détruit dès 0°C. Mes observations ne vont pas dans le même sens.

Je cultive un cédratier de la variété traditionnelle de Corse, multiplié par bouture comme cela se pratique habituellement dans l'île.

Agé de dix ans, haut de 2,5 mètres, il est conduit en plusieurs branches verticales partant d'un tronc très bas (10 cm), ce qui lui confère un port en touffe.

Citrus medica (cédratier) de Corse : sujet conduit en basse tige sur le littoral varois

Citrus medica (cédratier) de Corse : sujet conduit en basse tige sur le littoral varois.

Planté assez loin des haies d'Elaeagnus x ebbingei délimitant la parcelle, il est peu protégé du vent.

Il a tout de même survécu à deux gels de -7°C de courte durée qui ont rabattu les branches verticales à 50 cm au-dessus du tronc. Elles sont reparties vigoureusement au printemps suivant.

Des gels de -5°C occasionnent simplement quelques dégâts de rameaux. Un Citrus medica var. sarcodactylis (cédrat 'Main de Bouddha'), greffé sur Poncirus trifoliata et planté à cinq mètres de lui, est mort dès cette température atteinte.

Dans ces conditions de culture, ce Citrus medica de Corse fleurit tous les ans mais produit des fruits qui n'atteignent pas une taille normale et qui ne mûrissent pas. 

Citrus medica (cédratier) de Corse : fruit en formation

Citrus medica (cédratier) de Corse : fruit en formation (sujet conduit en basse tige sur le littoral varois).

Le plus gros fruit obtenu jusqu'ici avait une longueur de 8 cm et un diamètre de 6,5 cm.

Citrus medica (cédratier) de Corse : fruit en formation

Citrus medica (cédratier) de Corse : fruit en formation (sujet conduit en basse tige sur le littoral varois).

De la mi-février à la fin de la première décade de mars 2005, la France a connu une vague de froid exceptionnelle qui a provoqué une chute de température à -9°C au cours de deux nuits (espacées d'une semaine) dans la parcelle où se situe le Citrus medica de Corse âgé de 10 ans.

La partie aérienne a été entièrement détruite, mais le sujet est reparti de souche en fin de printemps avec une vigueur moyenne. Il formait en début d'automne une touffe de plusieurs tiges de 0,50 m.

 

CITRUS MEYERI Yu. Tanaka
(CITRONNIER 'MEYER', CITRONNIER DE MEYER)

 

Le citronnier de Meyer (Citrus meyeri Yu. Tanaka) rassemble de multiples qualités : son développement est compact, il est très productif, son fruit à la peau fine et très lisse jaune vif est particulièrement juteux et d'une acidité inférieure à celle de la plupart des autres citrons.

Certains auteurs pensent qu'il s'agit d'un hybride et écrivent son nom Citrus x meyeri. Pour les uns, ce serait un hybride de citronnier et de mandarinier, pour les autres il s'agirait d'un hybride de citronnier et d'oranger...

Le citronnier de Meyer est connu aux Etats-Unis sous le nom de Meyer Lemon. Les spécimens de cette espèce introduits de Chine aux Etats-Unis en 1908 étaient porteurs du virus de la Tristeza sans en exprimer les symptômes et ont contribué par contamination au décès d'autres agrumes. La plupart des arbres multipliés à partir des spécimens d'origine furent progressivement détruits lorsqu'une variété dévirosée a été disponible en 1972 sous le nom de Improved Meyer Lemon.

Mon citronnier 'Meyer', âgé de 11 ans et haut de 1,50 mètre, fructifie régulièrement en produisant des fruits de taille normale.

Il a résisté à trois reprises à de courtes pointes de froid de -7°C en fin de nuit, avec une défoliation partielle sur la moitié située face au vent dominant (mistral), sans aucun dégât de rameaux. Mais les fleurs et les fruits ont été gelés.

Il est situé derrière une haie d'Elaeagnus x ebbingei de 2 mètres de haut, mais à une dizaine de mètres de distance. Une certaine protection contre l'acuité du vent existe donc, mais elle n'est pas optimale. Un mandarinier originaire des Alpes-Maritimes, âgé de trois ans et planté à proximité, est mort dès les -6°C atteints lors d'une nuit très ventée.

De la mi-février à la fin de la première décade de mars 2005, la France a connu une vague de froid exceptionnelle qui a provoqué une chute de température à -9°C au cours de deux nuits (espacées d'une semaine) dans la parcelle où se situe le Citrus meyeri.

Celui-ci a subi une défoliation totale, avec perte des deux tiers des rameaux répartis sur l'ensemble de la ramure. Mais, un mois et demi plus tard, de nouvelles pousses sont reparties normalement à partir des charpentières intactes.

Une fois le bois mort éliminé en juillet, la forme de l'arbre est restée harmonieuse bien qu'exagérément éclaircie pour un citronnier.

Il faut préciser que le froid est survenu après une longue période d'absence de pluie (facteur favorable) et que pendant la période des attaques de froid exceptionnelles nocturnes les journées ont été chaudes (autre facteur favorable).

En France, la rusticité du citronnier de Meyer est controversée. Certains ne le donnent pas plus rustique qu'un citronnier classique, d'autres affirment qu'il est beaucoup plus résistant au froid, sans qu'un seuil létal puisse être établi de façon formelle. A tel point que certains collectionneurs d'agrumes pensent que deux espèces ou variétés de rusticité différente circulent en France avec le nom Citrus meyeri ...

Nous avons vu que mes observations semblent aller dans le sens d'une plus forte rusticité pour le Citrus meyeri que pour le Citrus limon.

C'est aussi le cas de plusieurs observations rapportées dans Yearbook of Agriculture, USDA, 1926, p. 218.

. A la station expérimentale de Chico (Californie), où le Citronnier de Meyer a été introduit de Chine en 1908 et multiplié pour des essais dans différents endroits de la vallée de Sacramento, il a été observé que celui-ci était beaucoup plus rustique que les citronniers classiques à vocation commerciale. A 24°F (soit -4,4°C), il n'a pas subi d'autres dégâts que la décoloration de quelques unes des feuilles. A 13°F (soit -10,5°C), il a été sévèrement rabattu mais il n'est pas mort.

. Un expérimentateur de Californie a constaté qu'il est plus résistant au froid que les variétés de citronnier 'Lisbon' et 'Eureka'. En 1925, il rapporte que l'année précédente un froid intense avait fait perdre quelques feuilles aux plants de Lisbon' et 'Eureka', alors que les plants de 'Meyer' situés au même endroit n'avaient montré aucune atteinte tant au niveau des feuilles que des nouvelles pousses terminales.

. Au printemps 1926, un expérimentateur de Floride a rapporté les observations suivantes : en décembre 1925, les températures sont descendues à 24°F (soit -4,4°C) et 22°F (soit -5,5°C) et un plant de citronnier de Meyer n'a pas du tout souffert, les nouvelles pousses restant intactes. La température a chuté à 16°F (soit -8,8°C) et le plant a simplement été partiellement défolié.

Note : je me suis longtemps demandé qui pouvait être "Meyer", dont on associe le nom à ce citronnier que j'apprécie tant. C'est en travaillant sur l'introduction des premiers cultivars de Ziziphus jujuba aux Etats-Unis que j'ai eu la réponse. Je ne résiste pas au plaisir de vous la donner, car le nom de ce citronnier est une énigme pour pratiquement tout le monde et, surtout, je souhaite rendre hommage à un personnage qui a grandement oeuvré pour la sauvegarde de la biodiversité.

Le Citrus meyeri a été introduit aux Etats-Unis de Chine (région de Pékin) en 1908 par Frank Nicholas Meyer, qui était un des explorateurs introducteurs de végétaux de la station de l'USDA de Santa Ana (Californie). D'où le nom de citronnier de Meyer.

Frans Nicholas Meijer est né en Hollande, à Amsterdam, en 1875. Il commença à travailler à quatorze ans comme aide-jardinier au jardin botanique d'Amsterdam. En huit ans, il y devint chef jardinier en charge du jardin expérimental. En 1901, il émigra aux Etats-Unis où il prit le nom de Frank Nicholas Meyer. Il travailla pour l'USDA à Washington, puis pour le jardin botanique du Missouri. En 1904, il fut recruté par la station d'introduction de végétaux de l'USDA à Santa Ana, en Californie, où David Fairchild cherchait un explorateur pour la Chine. Entre 1905 et 1918, il mena quatre expéditions en Chine, mais aussi en Russie et au Japon, au cours desquelles il collecta et envoya aux Etats-Unis plus de 2500 végétaux. C'est au cours de la première expédition qu'il introduisit le citronnier qui porte son nom. La date d'introduction est juin 1908 et le numéro de l'introduction est S.P.I 23028 (Seeds and plants imported, Inventory N° 15, USDA, Bureau of Plant Industry, Bulletin N° 142, p. 57, 1909). En juin 1918, alors qu'il était à bord d'un bateau fluvial japonais sur le Yang Tsé à destination de Shanghai, il disparut dans des circonstances mystérieuses. On retrouva son corps quelques jours après dans le fleuve. Il fut inhumé au cimetière de Shanghai.

Frank Nicholas Meyer (1875 - 1918), explorateur introducteur de végétaux de l'USDA

Frank Nicholas Meyer (1875 - 1918), explorateur introducteur de végétaux de l'USDA
Crédit : USDA / Science Photo Library

 

CITRUS UNSHIU Marcow.
(MANDARINIER SATSUMA OU MANDARINIER JAPONAIS)

 

Je puis témoigner de la parfaite résistance de plants bien établis (cinq à huit ans) de Citrus unshiu Marcow. (mandarinier Satsuma ou mandariner japonais) à des températures hivernales de -7°C certaines années.

Ces plants ont également subi sans aucun dégât deux attaques exceptionnelles de froid à -9°C : de la mi-février à la fin de la première décade de mars 2005, la France a connu une vague de froid exceptionnelle qui a provoqué une chute de température à -9°C au cours de deux nuits, espacées d'une semaine, dans la parcelle où se situent mes mandariniers Satsuma.

Je n'ai pas d'observations de rusticité personnelles à des températures inférieures à -9°C, mais je dispose de deux observations fiables à des températures plus basses :

. Lors d'une foire aux plantes, un pépiniériste des Pyrénées-Orientales m'a rapporté l'observation suivante, qu'il a réalisée personnellement : en 1985, des mandariniers Satsuma ont résisté dans la région de Perpignan à des pointes de froid de  -14°C, avec simplement de légers dégâts de rameaux. Il n'a pas pu me dire de quel cultivar de Citrus unshiu il s'agissait.

. Un de mes correspondants résidant à Cotignac, dans le Haut-Var, 200 m d'altitude, m'a fait part de l'observation suivante qu'il a réalisée dans son propre jardin : le 1er et le 2 mars 2005, un mandarinier Satsuma de cinq ans greffé sur Poncirus trifoliata, haut d'environ deux mètres, a enduré des chutes nocturnes de température à -12°C. Les températures ont été négatives de 18 h la veille à 10 h le matin, les deux fois. Le sujet a été fortement défolié, avec dégâts sur les rameaux terminaux, mais les feuilles sont réapparues, accompagnées des fleurs, au cours des mois d'avril et mai suivants.

 

FORTUNELLA JAPONICA (Thunb.) Swingle
(KUMQUAT MARUMI OU KUMQUAT A FRUITS RONDS)

 

J'apprécie particulièrement cette espèce pour la consommation des fruits crus car ses fruits sont doux (peau et pulpe non acides), alors que ceux de Fortunella margarita (Lour.) Swingle, le Kumquat Nagami ou Kumquat à fruits ovales, ont la peau douce mais la pulpe acide. Cela n'enlève d'ailleurs rien à la valeur des fruits du Kumquat Nagami, qui ont beaucoup de caractère, plus que ceux du Kumquat Marumi.

J'ai constaté que de nombreuses pépinières françaises et étrangères, ainsi que des instituts agricoles américains, présentent le fruit de Fortunella japonica comme étant acide ou acidulé. J'ai aussi pu lire que quelques auteurs le présentent comme étant totalement doux, comme je le constate sur mon spécimen. Je soupçonne soit un effet-terroir qui modifie l'acidité du fruit selon les régions de culture, soit l'existence de clones à fruits plus ou moins acides...

Je possède un plant d'une dizaine d'années de Fortunella japonica (Thunb.) Swingle (Kumquat Marumi ou Kumquat à fruits ronds) qui a subi sans souffrir aucunement des températures hivernales de -7°C certaines années.

Il a résisté également sans aucun dégât à deux attaques exceptionnelles de froid à -9°C : de la mi-février à la fin de la première décade de mars 2005, la France a connu une vague de froid exceptionnelle qui a provoqué une chute de température à -9°C au cours de deux nuits, espacées d'une semaine, dans la parcelle où se trouve mon Kumquat Marumi.

Je n'ai pas d'observations de rusticité personnelles à des températures inférieures à -9° C, mais je dispose d'une observation à une température plus basse émanant d'un tiers digne de foi.

Un pépiniériste d'Aubagne m'a fait part de l'observation suivante : un sujet de Kumquat Marumi sans protection a essuyé -14°C dans la région de Marseille, en perdant simplement ses feuilles. Il n'a refleuri qu'au bout de deux ans mais a continué à prospérer.

Ceci confirme la réputation de Fortunella japonica (Thunb.) Swingle, qui est donnée comme l'espèce de Kumquat la plus rustique, avec une résistance au froid de -12°C environ.

La rusticité des fruits ne serait toutefois que de - 4°C à - 5°C, ce que je n'ai pas personnellement vérifié (protection des fruits par voile d'hivernage requise en certaines périodes ?).

Fortunella japonica (Kumquat Marumi) : sujet d'une dizaine d'années

Fortunella japonica (Kumquat Marumi) : sujet d'une dizaine d'années.

 

Fortunella japonica (Kumquat Marumi) : fruit (ronds) en cours de maturation

Fortunella japonica (Kumquat Marumi) : fruit (ronds) en cours de maturation.
(les fruits sont oranges à maturité)

 

Fortunella japonica (Kumquat Marumi) : fruit (ronds) en cours de maturation

Fortunella japonica (Kumquat Marumi) : fruit (ronds) en cours de maturation.
(les fruits sont oranges à maturité)

 

CITRUS AURANTIUM L.
(BIGARADIER OU ORANGER AMER)

 

Je possède un Citrus aurantium L. (Bigaradier ou Oranger amer) âgé d'un peu plus de dix ans qui a subi sans aucun dégât des températures hivernales de -7°C certaines années.

Il a aussi parfaitement résisté à deux attaques exceptionnelles de froid à - 9°C : de la mi-février à la fin de la première décade de mars 2005, la France a connu une vague de froid exceptionnelle qui a provoqué une chute de température à -9°C au cours de deux nuits, espacées d'une semaine, dans la parcelle où se trouve mon bigaradier.

Je n'ai pas d'observations de rusticité personnelles à des températures inférieures à -9°C, mais il est admis généralement qu'un plant bien établi de Bigaradier peut supporter des températures brèves de -11°C.

Citrus aurantium L. (Bigaradier ou Oranger amer) : arbre d'une dizaine d'années.

Citrus aurantium L. (Bigaradier ou Oranger amer) : arbre d'une dizaine d'années.

 

Citrus aurantium L. (Bigaradier ou Oranger amer) : fruits en cours de maturation.

Citrus aurantium L. (Bigaradier ou Oranger amer) : fruits en cours de maturation.

 

Citrus aurantium L. (Bigaradier ou Oranger amer) : fruits proches de la maturité.

Citrus aurantium L. (Bigaradier ou Oranger amer) : fruits proches de la maturité.

 

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