Méthodes d'obtention
d'hybrides
de greffe (chimères)

Auteur : Lucien Daniel
 

 

Article publié en 2003 (première publication 1927-1934)

Il existe en botanique un curieux phénomène : les hybrides de greffe (appelés de nos jours plutôt "chimères"). Il s'agit de monstruosités découvertes par hasard, que des expérimentateurs ont tenté de créer ou de recréer avec des fortunes diverses dans le domaine fruitier ou ornemental. L'auteur (1856-1940), botaniste, professeur à l'université de Rennes, fut le spécialiste incontesté des chimères. Dans cet article, nous présentons quelques exemples d'expérimentations, extraits de son ouvrage "Etudes sur la greffe", tome 1, pages 1036-1043, (1927-1934).

 

 

Les Anciens ont utilisé diverses méthodes dans le but de provoquer des formations bizarres et des variations extraordinaires chez les symbiotes.

Ces procédés, bien qu’ayant été employés depuis sans succès par un grand nombre d’expérimentateurs méritent d’être indiqués ici, car d’autres prétendent avoir obtenu par les mêmes moyens des variations importantes, telle que la panachure des raisins.

Parmi les procédés les plus en vogue dans l’antiquité figure l’accolement des symbiotes qui aboutit à la formation de parabioses plus ou moins durables, même entre plantes très éloignées en classification, comme la Tomate et le Chou jeune, la Morelle et le Topinambour, etc.

C’est une variante de ce procédé, remontant à une époque très ancienne, qui s’est perpétuée chez les Arabes et qui serait, selon Lindley, pratiquée à Smyrne de temps immémorial. Il permettrait de grouper dans un même fruit trois espèces différentes chez les Aurantiacées, par exemple les Citrus limonum, C. aurantium et C. medica.

« On prend, dit cet auteur, trois graines de Citron, d’Oranger et de Cédrat que l’on coupe, la première sur les deux cotés et les deux autres sur un seul coté. On met la première au milieu et les deux autres sur les côtés de celle-ci. Ces trois graines sont ensuite liées ensemble avec une herbe mince et mises en terre ».

C’est en somme un greffage aboutissant à l’établissement d’une double parabiose entre les jeunes germinations.

On a supposé que les Oranges à fruits composés de parties appartenant à des espèces différentes ont cette origine. Pour divers auteurs, l’Orange Bizarria aurait été obtenue de la sorte.

La méthode de Columelle est une variante du même procédé. Pour obtenir des raisins de goût différent et de couleurs variées ou panachées, il suffit de réunir dans un tuyau des branches appartenant à des Vignes de deux espèces.

Une autre variante a été indiquée par le bourguignon Clerc (1820), qui a placé un épibiote entaillé en biseau des deux cotés sur deux sarments taillés aussi en biseau mais d’un seul coté et solidement attachés ensemble à ce point. Le greffage ainsi établi donne une olopéribiose.

Selon Joly, cette manière de greffer « produit un raisin curieux ; chaque grain de la grappe a une partie blanche et une noire ; le blanc et le noir sont coupés, séparés et non confus ».

D’après le docteur Sernagiotto, M. Immovili, en 1867, prit deux sarments, l’un de Muscat Rouge, l’autre d’Oeil de chat, puis les fendant par le milieu du bourgeon il lia ensemble ces deux moitiés en les faisant coïncider.

De ce bourgeon composé sortit une pousse unique qui, l’année d’après, donna cinq grappes égales dont chaque grain était formé de deux moitiés ; l’une, gauche, était rouge et l’autre, droite, était blanche. La saveur était musquée. Les deux hémisphères de chaque grain étaient séparés dans le sens vertical par un petit anneau de couleur rouille.

L’année suivante, le sarment issu des deux bourgeons accolés donna une vingtaine de grappes identiques à celles de 1868 qui furent présentées à M. Pensa, ambassadeur d’Italie à Constantinople et firent son admiration.

L’hiver suivant, cette vigne gela. Depuis, M. Immovili a essayé plus d’une centaine de fois de reproduire ce résultat sans avoir jamais réussi.

G. Vieules (Le Télégramme, Toulouse, 1903) à propos du Congrès de Lyon et de l’hybridation asexuelle, a écrit :

« L’on cite des faits bien réels. Le 28-112 Couderc est dû à la décapitation d’une greffe au point de soudure. Le brugnon est le produit d’un bourgeon anormal venu au point de soudure d’une pêche blanche greffée sur un prunier de Damas. Bref, c’est l’hybridation asexuelle sur laquelle M. Daniel a bâti une théorie dont voici le procédé pratique. A deux ou trois centimètres au-dessus de la soudure de la greffe, faites une ligature avec du fil de fer ou de la bonne ficelle. Lorsque la sève aura formé un bourrelet, avec un petit canif faites des incisions pour provoquer un bourgeonnement. Si celui-ci se produit, ne gardez qu’un rejet (choisi parmi ceux qui auront exceptionnellement varié). S’il est gros et vigoureux, décapitez votre greffe et montez l’arbre ou l’arbuste sur cette tête ou multipliez-le par bouturage. Vous aurez un bigarré, bon ou mauvais, mais curieux, comme l’a dit M. de Malafosse dans la chronique agricole de l’Express du Midi du 6 juillet dernier ».

Sur mes conseils, en 1901, un vieux praticien rennais, le frère Henri, qui suivait alors mes cours à la Faculté des Sciences, utilisa la décapitation des branches et d’une grande partie de l’axe principal de vieux Poiriers de Beurré William’s qu’il avait, 50 ans avant, greffés sur Cognassier.

Sur ces arbres ainsi mutilés apparurent de nombreux bourgeons adventifs dont beaucoup en se développant, donnèrent naissance à des monstruosités diverses.

D’autres pousses que le frère Henri n’avaient pas remarquées s’étaient montrées sur le bourrelet même de la greffe.

Au nombre de cinq, deux étaient du Cognassier pur ; les trois autres étaient intermédiaires comme caractères entre le Poirier et le Cognassier. Ce sont elles qui furent multipliées par greffage, et décrites par moi en 1904 sous le nom de Poirier-Cognassier hybride de greffe.

J’en envoyai plus tard des rameaux à Hans Winkler qui donna à cette variété nouvelle le nom de Pirocydonia Danieli.

Il ne faut pas oublier que cet hybride de greffe est le premier qui ait été obtenu expérimentalement et aussi qu’il l’a été par mon procédé de décapitation de l’épibiote, conformément à mes indications de 1897 (Greffage mixte), de 1898 (Variation dans la greffe) et de 1901 (Congrès de Lyon).

J’ai pu en 1913, réobtenir sensiblement le même type par la décapitation à quelques centimètres du bourrelet de vieux Poiriers de la même variété également greffés sur Cognassier.

 

NOTRE MODESTE EXPERIENCE

François Drouet

 

Addendum publié en 2009
Crédit photographies : François Drouet
Tous droits réservés

 

Le domaine des chimères est vaste et complexe, mais captivant... Pour notre part, nous avons humblement mis en culture les deux chimères les plus connues : + Crataegomespilus Dardari Jouin et + Crataegomespilus 'Jules d'Asnières' Jouin (synonyme : + Crataegomespilus Asnieresii Schneid.).

Rappelons leur génèse.

Le greffage d'un néflier (Mespilus germanica) sur une aubépine (Crataegus monogyna), effectué en 1898 dans le jardin de M. Dardar, à Bronvaux, près de Metz, provoqua la naissance, juste au dessous du point de greffe, de deux branches d'aspects différents, mais présentant des caractères intermédiaires entre ceux des parents.

Du point de vue botanique, il s'agit de chimères, c'est à dire d'individus formés par la croissance conjointe des tissus végétaux des deux parents étroitement soudés (coexistence de deux génotypes). Elles sont appelées à tort "hybrides de greffe" car dans le cas des chimères il n'y a pas hybridation donnant un seul individu (caractérisé par un génotype propre).

Une des deux branches était proche du Néflier : même feuilles, mais elle était très épineuse et portait des fleurs petites et en corymbes. Son fruit était celui d'un néflier, mais plus petit et aplati.

L'autre branche était plus proche de l'Aubépine monogyne. Floraison blanc rosé, fruits allongés ressemblant à ceux de cette espèce, mais bruns.

Les deux branches furent multipliées par greffe pour diffusion des deux chimères, celle plus proche du Néflier sous le nom de + Crataegomespilus Dardari Jouin et celle plus proche de l'Aubépine sous le nom de + Crataegomespilus 'Jules d'Asnières' Jouin (synonyme : + Crataegomespilus Asnieresii Schneid.).

Notre modeste expérience.

Près de cent dix ans plus tard, les chimères sauvegardées par des générations de pépiniéristes et de collectionneurs sont parvenues jusqu'à nous. Nous avons planté côte à côte un spécimen greffé de chacune mais avons dû assez rapidement les confier à d'autres passionnés, en raison de la restructuration de notre jardin botanique privé.

Nous avons néanmoins eu le plaisir de voir fleurir et fructifier l'une d'entre elles, et fleurir l'autre. Nous publions quatre photographies illustrant cette expérience.

+ Crataegomespilus Dardari : floraison

+ Crataegomespilus Dardari : floraison

 

+ Crataegomespilus Dardari : feuilles et fleur

+ Crataegomespilus Dardari : feuilles et fleur

 

+ Crataegomespilus Dardari : fruits

+ Crataegomespilus Dardari : fruits

 

 + Crataegomespilus Asnieresii

+ Crataegomespilus Asnieresii : rameau fleuri

 

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