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Article publié en 2014
Auteur : François DROUET 
Photographie : Louis TRABUT
Tous droits réservés

 

 

Identification du
plaqueminier à fruits verts

 

 

 

Sommaire de l'article : problématique et recherches, description de Louis Trabut, description postérieure, descriptions antérieures, conclusions sur les appellations latine et française.

 

PROBLEMATIQUE ET RECHERCHES

 

PROBLEMATIQUE

Robert Pélissier, pépinériste d'Aubagne à la retraite, a publié un article dans lequel il présente un curieux plaqueminier à fruits verts et rend compte de ses premières observations de culture.

Informé de la première fructification de ce spécimen par Robert Pélissier, je me suis rendu dans le verger de ce dernier pour observer longuement l'arbre et sa fructification.

Intigué et fortement attiré par ce plaqueminier original, j'ai décidé d'essayer de déterminer s'il s'agit d'une espèce différente de Diospyros kaki, et, si oui, laquelle.

 

RECUEIL D'INFORMATIONS COMPLEMENTAIRES

J'ai commencé par consulter Raphaël Colicci, détenteur de la collection de Diospyros rustiques agréée par le CCVS.

Il m'a indiqué ne pas connaître l'espèce éventuelle dont relèverait le Plaqueminier à fruits verts si ce n'est pas une variété de Diospyros kaki.

J'ai interrogé ensuite un passionné de fruits du sud du Vaucluse, qui détient une des plus importantes collections de fruitiers rares de France.

Il m'a indiqué avoir vu le Plaqueminier à fruits verts chez Robert Pélissier cet automne, alors que l'arbre était encore en feuilles et qu'il portait ses fruits duveteux immatures d'un vert sombre qui n'est pas le vert des kakis non mûrs. Il a été stupéfait à la vue de cet arbre singulier qui lui a fait penser à un Diospyros tropical inconnu...

Fortement intrigué, il a effectué des recherches intensives sur Internet.

Il n'a rien trouvé, sauf la présence du fruit (présenté comme une variété de kaki) sur un site chinois dont il n'a pas retenu l'adresse et la brève apparition du fruit dans une vidéo japonaise publiée sur Youtube et intitulée “The history of Persimmons” (cette vidéo a été retirée de Youtube...).

J'ai pu visionner attentivement cette vidéo avant son retrait. Le fruit du Plaqueminier à fruits verts y apparaît après 8 minutes et 8 secondes, pendant 4 secondes environ.

Ce passage de la vidéo concerne la visite d'un musée du Kaki. Il s'agit d'un plan panoramique d'un étal où de nombreuses variétés de kaki sont présentées avec une étiquette devant elles (indiquant sans doute le nom de la variété). 

Deux fruits vert sombre de grosse taille, de même aspect que ceux du spécimen de Robert Pélissier, se voient nettement, avec leur étiquette d'identification. Ce sont les seuls qui ne soient pas de couleur jaune orangé ou orange.

On peut en déduire que le Plaqueminier à fruits verts, ou tout au moins une de ses variétés, est encore connu au Japon.

Il semble qu'il y soit assimilé à une variété de Diospyros kaki.

Si c'est le cas, vaisemblablement à tort selon moi.

Mais, le mot "Kaki" semble, en japonais, désigner tous les Diospyros, s'assimilant ainsi au terme français "Plaqueminier".

 

AUTRES RECHERCHES

J'ai consulté les rubriques “Kaki” et "Autres Diospyros” de la Bourse aux greffons et, à la date de rédaction du présent article, je n’y ai pas trouvé le Plaqueminier à fruits verts.

J'ai effectué des recherches approfondies sur l'Internet français, anglais et italien et je n'ai trouvé aucune information (texte ou image) contemporaine, ni même datant de quelques décennies, concernant le Plaqueminier à fruits verts.

Quelques tentatives sur l'Internet chinois et japonais sont également restées infructueuses.

Toutefois, en partant d'un article de Louis Trabut de 1925, par lequel j'avais repéré le Plaqueminier à fruits verts il y a trente ans sans savoir s'il existait toujours, j'ai pu trouver les versions numérisées de très intéressants textes du 19e siècle et de la première partie du 20e siècle, qui permettent, selon moi, l'identification de ce plaqueminier.

Ces textes sont en français ou en latin, à l'exception de l'un d'entre eux qui est en anglais.

 

DESCRIPTION DE LOUIS TRABUT

 

Louis Trabut (1853-1929), botaniste et médecin qui était alors directeur du Service botanique d'Algérie, a publié dans la Revue de botanique appliquée un article intitulé "Les Diospyros comestibles", morcelé en plusieurs parties dont la parution s'est échelonnée sur les années 1924 et 1925 (exemple).

Dans le volume 5, numéro 49 (1925), page 674, il donne une description détaillée d'un plaqueminier à fruits verts, sous le nom de Diospyros sinensis, avec une photographie du fruit en noir et blanc.

Je fournis le lien vers la version numérisée de l'article, mais je crois utile de transcrire ci-après la description de Louis Trabut.
 

Texte de Louis Trabut

Diospyros sinensis

Diospyros sinensis Blume, Cat. Gewass. Buitenzorg . = D. kaki L. f. pro parte et différents auteurs. = D. Roxburghi Carrière, Rev. Hort. 1872. = Niou Sien Shitze (Chine).

Le Diospyros sinensis a été, jusque dans ces derniers temps, confondu par la plupart des auteurs avec le D. Kaki. Carrière l'a distingué et bien décrit dans la Revue Horticole et Naudin dans les Archives du Muséum, IIe série, tome troisième, 1880.

Cette confusion ne s'explique guère, car les deux espèces sont très nettement différentes tant au point de vue botanique qu'au point de vue de leurs caractères comme arbres fruitiers.

Le D. sinensis est beaucoup moins cultivé que le Kaki et est cantonné dans les parties méridionales de l'Asie.

Importé en France depuis longtemps, il s'est montré peu résistant au froid et peu fructifère, même dans le Midi. A Alger, il se comporte mieux, mais il est resté rare ; beaucoup de spécimens ont été greffés lors de l'introduction du Kaki chinois Costata.

Le Diospyros sinensis est un arbre peu élevé, arrondi et touffu ; le tronc est recouvert d'une écorce crevassée blanchâtre ; les feuilles, plus petites que celles du Kaki, sont lancéolées, mollement pubescentes.

La floraison est très abondante. Fleurs petites à pédoncule articulé, en cymes de 3-4 à l'aisselle des feuilles ou bractées, fleurs mâles très nombreuses avec 16-18 étamines en huit groupes de 2-3, insérées à la base de la corolle, ovaire abortif ; fleurs hermaphrodites peu nombreuses à 16 étamines et un ovaire velu.

Fruit sphérique ou légèrement oblong de 4 à 5 cm de diamètre, d'abord vert sombre, puis roux jaunâtre mat à maturité ; pulpe jaune foncé, fondante, très sucrée avec un parfum spécial et une astringence qui ne disparaît qu'à maturité complète, 8 loges avec une graine brune. 

 Diospyros sinensis - Figue caque (Louis TRABUT)

Fig. 14. — Diospyros sinensis.

Le D. sinensis est généralement reproduit de graines, rarement greffé. Le fruit, appelé figue caque, n'a pas eu beaucoup de succès jusqu'à ce jour. Il a été abandonné pour la plaquemine japonaise.

Les semis en Algérie ont produit un certain nombre de variétés qui mériteraient peut-être plus d'attention.

En général, le D. sinensis est peu productif malgré sa floraison abondante, aussi est-il resté un fruit d'amateur.

Les variétés :

Parc de Galland — Cette variété se trouve à Alger, au Parc de Galland. Elle y est représentée par de beaux arbres produisant des fruits gros et de bonne qualité.

Japon — Variété à petits fruits, importée du Japon par le Service botanique. Le fruit serait séché au Japon.

Boufarik — Fruit assez gros, oblong, de bonne qualité, obtenu dans un jardin du littoral et recueilli à la Station botanique.

On peut trouver d'autres variétés et il est à désirer que cette espèce soit mieux étudiée dans son pays d'origine par des explorateurs qui y distingueraient des formes améliorées par une culture ancienne.

Dans les régions assez chaudes pour l'acclimation de ce Diospyros, on peut obtenir des fruits qui peuvent supporter la comparaison avec les plaquemines aux couleurs brillantes.

Déjà, certains amateurs préfèrent la figue caque à la plaquemine.

La figue caque se conserve bien, elle mûrit plus tard et peut être consommée en hiver.

D'après une photographie de Fr. Meyer (Agricultural exploration of China - Bullet. 204 Bureau of plant industry), il semblerait qu'en Chine le D. sinensis est employé comme sujet (les troncs blancs sont très caractéristiques). Fr. Meyer indique ces arbres comme "grafted on white barked variety of stock " (greffés sur des sujets à écorce blanche).

Dans les régions où les racines de D. Lotus sont envahies par l'Anguillule, il serait bon d'expérimenter le D. sinensis comme porte-greffe.

En Algérie, des sujets greffés depuis plus de quarante ans se comportent très bien.

Fin du texte de Louis Trabut
 

A la lecture de cette description, on reconnaît le Plaqueminier à fruits verts de Robert Pélissier.

La comparaison attentive de la description de Louis Trabut avec celle de Robert Pélissier fait apparaître six légères différences qui méritent des commentaires : taille des feuilles (pas leur forme), floraison mâle, présence de fleurs hermaphrodites, nuance de goût du fruit, rusticité, productivité.

Les feuilles sont dites "plus petites que celle du Kaki" par Louis Trabut, alors que Robert Pélissier observe des feuilles plus grandes que celles du Kaki, même si nettement plus étroites par rapport à leur longueur.

Nous verrons d'ailleurs dans la suite de l'article qu'Elie-Abel Carrière a décrit en 1872 un plaqueminier à fruits verts sous le nom de Diospyros Roxburghi(i), dont les feuilles sont plus grandes que celles de Diospyros kaki Thunb., tout en ayant une forme sub-lancéolée, comme c'est le cas pour les feuilles du spécimen de Robert Pélissier.

Concernant le goût du fruit, on note "pulpe... très sucrée" dans la description de Louis Trabut alors que Robert Pélissier trouve le fruit doux mais peu, voire pas, sucré.

Tous deux s'accordent toutefois sur la caractéristique majeure du goût : "parfum très spécial" selon Louis Trabut et "assez étrange" selon Robert Pélissier.

Robert Pélissier ne pense pas que les deux différences précitées soient significatives et souligne que de nombreux facteurs influent sur la variabilité d'un sujet à l'autre (multiplication par semis, mais aussi climat, mode de culture, exposition, sol...).

La troisième différence est l'observation par Louis Trabut de nombreuses fleurs mâles alors que Robert Pélissier n'a trouvé que des fleurs femelles. Sur celles-ci, d'ailleurs, Robert Pélissier a observé un ovaire velu, comme l'a fait Louis Trabut.

Toutefois, l'observation des fleurs rapportée dans l'article a porté sur un nombre de fleurs peu élevé, le spécimen de Robert Pélissier étant jeune et ayant en outre été rabattu pour prélèvement de greffons. Lorsque ce spécimen sera un arbre bien établi, il se peut qu'apparaissent des fleurs mâles sur certains rameaux.

Il peut aussi s'agir d'un individu dioïque ne portant que des fleurs femelles et ayant la faculté de produire des fruits sans fécondation (parthénocarpie), comme semble l'indiquer le fait que presque tous les fruits récoltés par Robert Pélissier soient aspermes (sans graines).

La quatrième différence concerne aussi les fleurs : Louis Trabut observe des fleurs mâles et des fleurs hermaphrodites, pas des fleurs femelles avec présence de staminodes comme l'a observé Robert Pélissier. S'agit-il d'une simplification que le botaniste a introduite dans son article, ou s'agit-il vraiment de fleurs hermaphrodites avec des étamines fonctionnelles ?

En tout état de cause, un point à retenir pour les fleurs du Plaqueminier à fruits verts observées par Robert Pélissier est qu'elles sont différentes des fleurs de Diospyros kaki, ce qui va dans le sens d'une espèce différente de ce dernier, comme le soutient Louis Trabut.

La cinquième différence porte sur le manque de rusticité, qui paraît plus accentué dans la description de Louis Trabut que dans les observations de Robert Pélissier,  confortées par l'existence de deux sujets à Salon-de-Provence (dans des conditions de protection inconnues, toutefois...).

Robert Pélissier fait remarquer que l'article de Louis Trabut date de 90 ans et que, depuis, le climat s'est réchauffé. De plus, on ne peut pas exclure l'existence, au sein de l'espèce, de souches plus ou moins résistantes au froid.

La dernière différence a trait à la productivité, faible selon Louis Trabut mais bonne selon les observations de Robert Pélissier.

Je note que Louis Trabut a présenté trois sélections de Diospyros sinensis obtenues en Algérie (Parc de Galland, Boufarik et Japon), avec des fruits de bonne qualité. Il insiste aussi sur le potentiel d'amélioration des fruits de l'espèce par sélection.

D'autre part, il précise : "En général, le D. sinensis malgré sa floraison abondante est peu productif". La mention "En général" signifie que, dans certains cas (individus rares à sélectionner), il est productif.

Mon hypothèse est que la faible productivité généralement constatée est la conséquence d'une large prédominance de fleurs mâles observée sur la plupart des individus de Plaqueminier à fruits verts.

Compte tenu de la qualité de ses fruits (taille, goût), le spécimen de Robert Pélissier ne peut être qu'une sélection. La sélection a dû également porter sur la productivité,  plus précisément sur le fait que cette souche ne produit que des fleurs femelles (parthénocarpiques), ou pratiquement que des fleurs femelles (pourcentage très faible de fleurs mâles).

D'autre part, je pense que, compte tenu de l'origine nord-africaine du propriétaire des deux pieds-mères de la région de Salon-de-Provence, il y a de bonnes probabilités que ces derniers (qui semblent avoir été obtenus de semis) soient issus de la sélection “Parc de Galland” d'Alger. Ces arbres étaient, en Algérie, les sélections les plus accessibles au grand public...

On peut d'ailleurs se mettre à rêver et espérer que certains des plaqueminiers aux fruits verts de 1925, ou leurs descendants, existent encore aujourd'hui à Alger, dans le parc de la Liberté, nom actuel du parc de Galland qui n'a pas disparu...

Ils y auraient été sauvegardés comme certains palmiers à la taille impressionnante que l'on peut observer sur des photographies actuelles du parc.

 

DESCRIPTION POSTERIEURE A CELLE DE LOUIS TRABUT

 

Je n'ai trouvé qu'une description du Plaqueminier à fruits verts postérieure à celle publiée par Louis Trabut en 1925.

Il s'agit de celle publiée trois ans après, en 1928, par Désiré Bois (1856-1946), professeur de culture au Muséum national d'Histoire naturelle de Paris.

L'auteur fournit une description assez détaillée du Plaqueminier à fruits verts sous le nom Diospyros chinensis, sans illustration, dans Les plantes alimentaires chez tous les peuples et à travers les âges, vol. II : Phanérogames fruitières, Paris, Paul Lechevallier, 1928, page 430.

Cet ouvrage a été réédité en 1996 par les Editions Rive Droite avec, en couverture, le titre Les Fruits et, à l'intérieur, le titre de 1928. A la date de rédaction du présent article, aucune des deux éditions du volume II, Les Panérogames fruitières, n'est disponible en version numérisée sur Internet.

En fait, la description de Désiré Bois reprend presque mot pour mot la description de Louis Trabut. Elle ne nous fournit aucune information supplémentaire.

D'ailleurs, Désiré Bois n'indique pas qu'il cultive cette espèce au Muséum d'Histoire naturelle de Paris, comme il le fait par exemple pour Diospyros virginiana, espèce décrite en page 432 du même ouvrage.

Désiré Bois cite également les sélections algériennes Parc de Galland, Boufarik et Japon, en se référant à Louis Trabut.

Mais il commet une confusion en y ajoutant des cultivars de Diospyros virginiana (Early Golden, Hicks, Ruby, Bunier, Delmas, Kansa, Shoto, Smeech).

Il donne pour référence Revue botanique appliquée, 1926, p. 545. En fait, il s'agit d'une page de la suite de l'article de Louis Trabut, consacrée à Diospyros virginiana et qui a été publiée une année après la partie de l'article consacrée à Diospyros kaki et Diospyros sinensis.

 

DESCRIPTIONS ANTERIEURES A CELLE DE LOUIS TRABUT

 

Examinons les références fournies par Louis Trabut en tête de sa description de Diospyros sinensis :

"Diospyros sinensis Blume, Cat. Gewass. Buitenzorg . = D. kaki L. f. pro parte et différents auteurs. = D. Roxburghi Carrière, Rev. Hort. 1872. = Niou Sien Shitze (Chine). Le Diospyros sinensis a été, jusque dans ces derniers temps, confondu par la plupart des auteurs avec le D. Kaki. Carrière l'a distingué et bien décrit dans la Revue Horticole et Naudin dans les Archives du Muséum, IIe série, tome troisième, 1880."

 

PREMIERE REFERENCE CITEE PAR LOUIS TRABUT

La première appellation citée par Louis Trabut est Diospyros sinensis Blume. En fait, il s'agit de Diospyros chinensis Blume (avec "ch" et non "s", en tête du nom d'espèce).

En 1823, Carl Ludwig von Blume (1796-1862) identifie et nomme un Diospyros chinensis dans le catalogue du jardin botanique de Buitenzorg (aujourd'hui Bogor), à 60 kilomètres au sud de Jakarta (Indonésie), dont il était le directeur. Ce catalogue a été publié à Batavia (aujourd'hui Jakarta), capitale des Indes néerlandaises.

La référence complète de l'ouvrage est : Catalogus van eenige der merkwaardigste zoo in- als uitheemse gewassen, te vinden in 's Lands Plantentuin te Buitenzorg, opgemaakt door C. L. Blume, M.D., Directeur van voorz. tuin. s.l. n.d. [Batavia 1823].

Diospyros chinensis figure dans la liste des végétaux en page 110, avec pour nom vernaculaire Ki-kwee et un renvoi à la description 57, fournie en bas de page.

La description 57 est très courte : Foliis obovatis et elliptico-oblongis basis attenuatis supra ad costam ramulis petiolisque tomentosis subtus incano pubescentibus, pedunculis femineis unifloris.

En fait, c'est la feuille qui est considérée par Blume comme caractéristique de l'espèce qu'il vient de nommer ; il ajoute simplement une précision sur les fleurs femelles qui sont solitaires sur un pédoncule.

Mais, en 1825, Carl Ludwig von Blume publie l'ouvrage Bijdragen tot de flora van nederlandsch Indië, dans lequel, en page 670, il fait de Diospyros chinensis (qu'il a décrit en 1823) un synonyme de Diospyros kaki Linn. fil., dont il fournit une description en pages 669 et 670.

Il en profite pour étoffer légèrement la description de Linné fils (très sommaire) et rectifie même celle-ci.

Il précise en effet que les fleurs mâles vont par trois sur un pédoncule alors que les fleurs femelles sont solitaires sur un pédoncule, Linné fils ayant indiqué pour sa part que les fleurs (sans précision de sexe) vont par deux sur un pédoncule... Voir le texte de Linné fils dans le sous-chapitre suivant, relatif à la deuxième référence citée par Louis Trabut.

Blume a donc neutralisé en 1825 l'appellation Diospyros chinensis qu'il avait lui-même créée en 1823...

Pour cette raison, je pense qu'à partir de 1825 il ne fallait plus utiliser Diospyros chinensis Blume comme appellation d'un plaqueminier et que, de nos jours, il ne faut pas remettre en question la synonymie de Diospyros chinensis Blume (1823) avec Diospyros kaki Linn. fil. (1781, publiée en 1782).

En tout état de cause, je trouve le texte de Blume relatif à Diospyros chinensis insuffisant pour caractériser une espèce, a fortiori pour identifier le Plaqueminier à fruits verts.

 

DEUXIEME REFERENCE CITEE PAR LOUIS TRABUT

La deuxième référence citée par Louis Trabut est "Diospyros kaki L. f. pour partie et différents auteurs".

Il s'agit de la description de Diospyros kaki de Linné fils (abréviation d'auteur : L. f. ou Linn. fil.), pour partie (donc avec une description incomplète) et de différents auteurs que Louis Trabut ne cite pas. De ce fait, nous ne nous intéresserons qu'à Linné fils.

Carl von Linné (1707-1778), dans Species plantarum, tome 2, 1753, p. 1057, décrit seulement deux espèces pour le genre Diospyros : Diospyros lotus et Diospyros virginiana.

Son fils, de même prénom, Carl von Linné fils (1741-1783), fournit une description de Diospyros kaki dans Supplementum plantarum, 1781, publié en 1782, page 439.

On note que la description est très brève et ne donne que quelques indications insuffisantes pour caractériser une espèce.

Pour ma part, je remarque que la feuille est dite en forme d'oeuf, ce qui n'est pas le cas pour le Plaqueminier à fruits verts décrit par Louis Trabut et Robert Pélissier.

Je remarque aussi que le pédoncule est dit solitaire, à deux fleurs et courbé vers l'avant.

Ce n'est pas le cas pour le Diospyros kaki que l'on connaît aujourd'hui : le pédoncule est bien solitaire et courbé vers l'avant mais il ne porte pas deux fleurs...

 

TROISIEME REFERENCE CITEE PAR LOUIS TRABUT

La troisième référence citée par Louis Trabut est Diospyros Roxburghii Carr.

Elie-Abel Carrière (1818-1896), chef des pépinières au Muséum national d'Histoire naturelle de Paris, décrit et figure un plaqueminier à fruits verts dans la Revue horticole, 1872, pp. 253 - 256, et lui attribue le nom de Diospyros Roxburghi.

On remarque que l'auteur ne met pas deux 'i' à la fin du nom d'espèce, alors que tous les auteurs qui reprennent le nom écrivent Diospyros Roxburghii Carr., ce que je fais moi aussi.

On note qu'Elie-Abel Carrière mentionne lui aussi Diospyros chinensis  Blume comme un des synonymes qu'il retient pour Diospyros Roxburghii.

Au sujet d'une éventuelle synonymie avec Diospyros kaki Linn. fil., Elie-Abel Carrière indique " Quant au D. Kaki dont a parlé Linné fils, le peu qu'il en a dit ne permet pas de le rapporter avec certitude soit au D. Roxburghi, soit au D. kaki des auteurs Thunberg et Kæmpfer...".

Il faut souligner qu'Elie-Abel Carrière distingue ici le Plaqueminier à fruits verts, auquel il attribue le nom de Diospyros Roxburghii, du Diospyros kaki Thunb., qui est le Plaqueminier du Japon ou Kaki que l'on connaît aujourd'hui.

Carl Peter Thunberg (1743-1828), qui fut l'élève de Linné, a décrit Diospyros kaki dans Flora japonica, 1784, pp. 157-159.

Il en aurait fait une description antérieure dans Nova Acta Regiae Societatis Scientiarum Upsaliensis, série 2, vol. 3, p. 208, 1780.

A la date de rédaction du présent article, il n'existe pas de version numérisée de ce document sur Internet. Je n'ai donc pas pu en prendre connaissance.

Si cette description de 1780 est assez détaillée, elle devrait primer sur celle de Linné fils de 1781, publiée en 1782, selon la règle d'antériorité et l'appellation Diospyros kaki Thunberg serait celle à retenir.

La description du Diospyros Roxburghii par Elie-Abel Carrière fait apparaître un plaqueminier à fruits verts proche de celui de Louis Trabut et de Robert Pélissier. 

Ses feuilles ont la même forme et sont aussi grandes que celles du spécimen de Robert Pélissier. Elles semblent toutefois être nettement plus velues.

La floraison femelle, telle que décrite, est identique à celle observée par Robert Pélissier.

La prédominance de fleurs mâles est mentionnée par Elie-Abel Carrière, comme le fait Louis Trabut.

La faible rusticité de l'espèce est soulignée tout autant qu'elle l'est par Louis Trabut (il est précisé néanmoins que des sujets ont fructifié en décembre à Toulon et à Antibes). De même pour la faible productivité.

Je pense que nous sommes en présence d'une forme non sélectionnée du Diospyros sinensis décrit par Louis Trabut en 1925 et observé de nos jours par Robert Pélissier.

Tout comme il existe quelques différences mineures entre le spécimen de Robert Pélissier et le Diospyros sinensis décrit par Louis Trabut, on note quelques différences mineures entre ceux-ci et le Diospyros Roxburghii décrit par Elie-Abel Carrière.

 

QUATRIEME REFERENCE CITEE PAR LOUIS TRABUT

La quatrième et dernière référence citée par Louis Trabut est relative au Diospyros sinensis décrit par Charles Naudin en 1880, huit ans après la description du Diospyros Roxburghii  par Elie-Abel Carrière.

Charles Naudin (1815-1899), qui dirigeait le jardin botanique de la Villa Thuret à Antibes, présente Diospyros sinensis comme une espèce distincte dans son article "Quelques remarques au sujet des plaqueminiers (Diospyros) cultivés à l'air libre dans les jardins de l'Europe", publié dans les Nouvelles archives du Muséum d'histoire naturelle, Paris, G. Masson éditeur, deuxième série, tome troisième, 1880, p. 217.

Pour lui, il s'agit de Diospyros chinensis Blume, qu'il écrit Diospyros sinensis.

On peut noter que Charles Naudin fait de Diospyros Roxburghii Carr. un synonyme de Diospyros chinensis Blume.

Il en fait de même avec Diospyros kaki Linn. fil., tout en précisant que "Linné fils, faute de matériaux suffisants, a confondu cette espèce avec une autre beaucoup plus répandue en Chine et au Japon" et qu'il s'ensuit que "D. sinensis a toujours passé pour le type des arbres fruitiers désigné au Japon sous le nom de Kaki".

En fin de sa description de Diospyros sinensis, Charles Naudin ajoute que "le D. sinensis, malgré l'opinion commune, est étranger au Japon" et que "les kakis japonais appartiennent à une toute autre espèce que celle que nous venons de décrire".

La description de Charles Naudin révèle un plaqueminier à fruits verts très proche de celui cultivé par Robert Pélissier.

Notamment par ses feuilles : "Ses feuilles longuement lancéolées, un peu grandes (15 à 20 cm de longueur, quelquefois davantage), toujours plus ou moins velues et douces au toucher, généralement pendantes, le font aisément reconnaître à première vue".

Le fruit décrit par Charles Naudin, "quelquefois désigné sous le nom de figue-caque", est identique à celui du spécimen de Robert Pélissier, bien que jugé "au total, médiocre".

Je pense que cette appréciation négative du fruit pourrait résulter de la dégustation de fruits d'individus issus de semis, non sélectionnés.

J'ai pu moi-même goûter les fruits des deux sujets de Plaqueminier à fruits verts de la région de Salon-de-Povence que cite Robert Pélissier dans son article. L'un présente des fruits de taille moyenne à saveur agréable, ce qui n'est pas le cas de l'autre, dont les fruits de petite taille ont un goût peu agréable.

Comme Elie-Abel Carrière et Louis Trabut, Charles Naudin souligne le manque de rusticité de l'espèce : "manque de rusticité de l'arbre, qui souffre dans les hivers rigoureux, même en Provence, et qui, en dehors de cette région réclame l'abri d'une orangerie en hiver".

Il faut noter que Charles Naudin précise "hivers rigoureux", ce qui signifie que lors d'un hiver doux il ne souffrirait pas du froid. De même, il indique que l'orangerie en hiver n'est requise qu'en dehors de la Provence.

De cette appréciation de la rusticité, je déduis que l'espèce n'est pas réservée à la zone de l'oranger, mais qu'elle ne prospère véritablement qu'en climat relativement doux (selon moi, zones climatiques USDA 9a à 8b, voire 8a si l'arbre est bien établi et planté en exposition favorable).

 

ARTICLE DE  W. B. HEMSLEY (1911)

En sus des quatre références citées par Louis Trabut, il convient à mon sens de prendre connaissance d'un texte anglais datant de 1911, soit environ quarante ans après l'article d'Elie-Abel Carrière (1872) et quatorze ans avant celui de Louis Trabut (1925).

William Botting Hemsley (1843-1924), botaniste anglais qui fut conservateur de l'herbier et de la bibliothèque des jardins botaniques royaux de Kew, a publié un article numéroté XXIX et intitulé "Persimmons (Diospyros kaki Linn. f. et Diospyros Roxburghii Carrière)", dans Bulletin of miscellaneous information, Royal Botanic Gardens, Kew, 1911, page 234.

Dans cet article, exceptionnellement documenté (bibliothèque de Kew...), William Botting Hemsley dévoile une erreur dans la nomenclature du genre Diospyros.

Selon lui, Diospyros Roxburghii Carrière a été inclus à tort parmi les synonymes de Diospyros kaki Linn. fil. et constitue une espèce à part entière qui doit figurer dans la nomenclature du genre Diospyros.

Je vous laisse vérifier dans le texte dont j'ai fourni le lien le bien-fondé de son analyse, à laquelle j'adhère.

 

CONCLUSIONS SUR LES APPELLATIONS

 

APPELLATION LATINE

Comme indiqué au début du chapitre précédent, l'appellation Diospyros chinensis Blume (1823) ne doit pas être retenue, Blume ayant fait lui-même de celle-ci, en 1825, un synonyme de Diospyros kaki Linn. fil.

Comme nous l'avons vu également, la description de Linné fils est insuffisante pour s'appliquer au Plaqueminier à fruits verts.

Il convient donc de retenir Diospyros Roxburghii Carrière (1872).

Dans la nomenclature actuelle du genre Diospyros, Diospyros Roxburghii Carrière est considéré comme un synonyme de Diospyros kaki Linn. fil.

Il existe, selon moi, deux erreurs.

D'une part,  Diospyros kaki Linn. fil. (1781, publié en 1782) n'aurait pas dû être retenu pour une quelconque espèce de Diospyros, du fait de l'insuffisance de la description. J'ai en outre déjà souligné que l'indication de deux fleurs par pédoncule dans cette description ne correspond pas aux fleurs telles qu'on les observe sur le Diospyros kaki actuel.

D'autre part, Diospyros Roxburghii Carr. doit être intégré dans la nomenclature du genre Diospyros comme une espèce différente de Diospyros kaki Thunb.

Il y a autant de différences (feuille, fleur, fruit, tronc), voire plus si l'on considère la rusticité, entre Diospyros Roxburghii Carr., tel que le cultive et le décrit Robert Pélissier, et Diospyros kaki Thunb., qu'entre Diospyros lotus L. ou Diospyros virginiana L., tels que les cultive Robert Pélissier, et Diospyros kaki Thunb.

Imaginez un fruit à l'aspect de pomme, qui soit duveteux, d'une couleur inconnue pour les pommes (bleuté, par exemple), qui n'ait pas le goût de pomme mais un goût tropical sui generis, porté par un arbre peu rustique aux feuilles sub-lancéolées de 15 à 25 cm de long, pubescentes et pendantes. L'appelleriez-vous "pomme" ? Seriez-vous choqués si un botaniste nommait l'espèce Malus Roxburghii et si le grand public appelait le fruit Pomme caque ?

Ma position étant confortée, comme nous l'avons vu, par celles de Charles Naudin (en 1880), William Botting Hasmley (en 1911) et Louis Trabut (en 1925).

 

APPELLATION FRANÇAISE

En ce qui concerne l'appellation française de l'espèce, je propose Plaqueminier à fruits verts, terme utilisé tout au long du présent article.

Bien sûr, il existe d'autres plaqueminiers à fruits verts mais ils ont déjà un nom (Sapotier noir, par exemple, pour Diospyros digyna Jacq.) et ne sont pas rustiques dans le Midi de la France.

Mais je ne me fais guère d’illusion sur l’appellation courante future de l’espèce : ce sera vraisemblablement le Kaki à fruits verts ou le Kaki vert, comme Diospyros virginiana L. est actuellement appelé à tort par beaucoup Kaki américain (et non Plaqueminier de Virginie ou Plaqueminier d’Amérique).

En ce qui concerne l'appellation française du fruit, je propose de conserver figue caque.

De nos jours, l'appellation figue caque est considérée comme un nom de fruit obsolète, synonyme de kaki. "On disait jadis figue caque pour désigner le kaki", lit-on partout. Pour moi, il s'agit d'une information sujette à caution et répétée sans vérification.

Aux 18e et 19e siècles, période où l'on découvrait le Plaqueminier du Japon en France, ainsi que dans la première partie du 20e siècle, période où on le connaissait assez bien, on ne désignait pas dans le Midi de la France, seule région où l'on plantait l'espèce, son fruit, le kaki, par le nom de figue caque.

L'appellation figue caque a été peu utilisée et figure surtout dans la littérature botanique des premiers observateurs français du Kaki. D'aucuns (se référer aux textes cités dans l'article) l'ont d'ailleurs employée uniquement pour différencier le fruit de Diospyros Roxburghii Carr. de celui de Diospyros kaki Thunb.

 

En conclusion du processus d'identification et de l'analyse des appellations latine et française, pour moi, le curieux Diospyros cultivé par Robert Pélissier est l'espèce Diospyros Roxburghii Carr., le Plaqueminier à fruits verts, qui produit les figues caques.

Il a été décrit et figuré pour la première fois par Elie-Abel Carrière dans la Revue horticole en 1872. Louis Trabut, qui l'a observé en Algérie, l'a décrit en 1925 dans la Revue de botanique appliquée sous le nom de Diospyros sinensis, qui n'est pas à retenir.

 

Je serai bien sûr attentif à vos commentaires relatifs à ma conclusion sur les appellations latine et française.

Plus généralement, je recevrai volontiers vos témoignages de culture du Plaqueminier à fruits verts et toute information à son sujet (contact).

 

 

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